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Philippe B. (*) intervient depuis trois ans en Police de proximité dans le quartier de Châtelet (BPQ 01, la Brigade de Police de Quartier) et particulièrement au Forum des Halles, connu pour être, au cœur de Paris, un lieu à la sécurité changeante. Au contact au quotidien avec la délinquance qui peut toucher chacun de nous (insultes, agressions, vols, escroqueries, violence, etc.), Philippe B. nous livre ici un retour d’expérience sur la vie dans les rues du centre de Paris, et des conseils pour y éviter certaines mésaventures.

PROTEGOR : Le Forum des Halles mérite-t-il cette réputation, souvent appuyée par les journalistes, de lieux d’affrontements de bandes, de trafics divers et de piège à iPhone pour tous les djeuns du 16e (et pas que) ?
P.B. :
Cette réputation sulfureuse est entretenue depuis des années par les médias. Autant dire qu’elle n’est pas volée, mais il faut relativiser. L’insécurité a fortement baissé depuis cinq à dix ans d’après les dires de fonctionnaires de police plus anciens que moi sur le secteur. Malgré tout, le Forum des Halles et ses jardins continuent de faire de nombreuses apparitions dans les médias traitant du phénomène de bandes et de l’insécurité à Paris.

Concernant les bandes justement, on peut actuellement différencier deux phénomènes distincts :
– D’une part, les bandes ayant pris racine dans le quartier, qui ont la mainmise sur le trafic de stupéfiants. Elles sont implantées et vous les retrouverez chaque jour, au même endroit.
– D’autre part, les bandes de jeunes désœuvrés provenant de la banlieue parisienne qui viennent s’affronter au Forum des Halles, terrain « neutre ». Il serait difficile pour ces bandes, affiliées à des quartiers (Mafia Def pour La Défense, GDN pour Gare du Nord par exemple) de s’affronter sur un terrain ennemi dont ils ne maîtrisent pas la topographie.
Ce deuxième phénomène est, je crois, directement lié à l’image du quartier véhiculée dans les médias. Ces jeunes se disent qu’ils auront peut-être une chance de faire parler d’eux à la télévision. Les médias se disent, eux, que les affrontements se dérouleront ici et… c’est le serpent qui se mord la queue, l’un entretient l’autre.

PROTEGOR : Ton métier doit être assez anxiogène, en tous cas le stress très courant… as-tu eu affaire à des situations particulièrement stressantes et comment as-tu géré cela ?
P.B. :
Mes premiers pas de jeune policier sur le terrain n’ont pas été simples lorsque j’ai dû affronter cette délinquance. Je me souviens d’avoir souvent éprouvé de la peur durant les premiers mois. La peur de ne pas réagir correctement face à une agression que je pensais très probable. Au fil du temps on prend du recul, on arrive à jauger les personnes nous faisant face. Sans parler de routine, qui serait dangereuse, l’habitude d’effectuer des interventions récurrentes comme les contrôles d’identité nous permet de nous focaliser sur l’essentiel : notre sécurité. Les gestes sont plus adroits, la communication plus efficace. La peur irraisonnée disparaît rapidement et le stress est maîtrisé. J’ai pu remarquer que le stress lors d’une intervention de « crise » est salvateur. Il rend plus réactif et plus éveillé.
Je ne pourrais pas te raconter les quelques situations très tendues que j’ai pu vivre car je souhaite rester anonyme, mais j’ai déjà dû affronter des individus porteurs d’armes à feu. Et je peux dire que la peur n’a pas sa place lors d’une intervention de ce type. Le stress quant à lui est primordial comme je le précisais juste avant, c’est un allier indispensable. Les actes sont instinctifs. La peur intervient après coup, une fois le danger passé, on se repasse la scène. C’est aussi important d’en parler avec nos collègues intervenants, une sorte de debriefing informel qui nous permet de faire redescendre la pression et de pouvoir rentrer chez soi plus serein. Ce genre de situation reste tout de même exceptionnel et il ne faut pas s’imaginer que c’est une guérilla urbaine qui se trame au Forum des Halles.

PROTEGOR : Lors des contrôles que tu effectues, est-il fréquent de trouver des couteaux, des bombes lacrymogènes et autres « accessoires de défense » ?
P.B. :
Il n’est pas rare de retrouver des couteaux et autres coupe-coupes lors de palpations de sécurité sur les membres de bandes revendiquant leurs origines antillaises. Les règlements de compte à l’arme blanche entre trafiquants implantés dans le quartier sont périodiques.

Les bandes provenant de banlieue quant à elles, constituées de plus jeunes gens, préfèrent les bombes de gaz lacrymogène grand modèle ou encore des béquilles pour s’en servir de bâton. Ces jeunes gens se disent qu’en cas de contrôle policier, on ne pourrait pas leur interdire le port ou la détention de béquilles, et pour les gazeuses, ils s’en débarrassent sans remord dès qu’ils pensent que le risque de se faire contrôler par la police est trop élevé.
J’ai aussi pu remarquer que certains portent, plus discrètement, des chevalières creuses et dentées très efficaces pour blesser leurs victimes à coup de poings.

PROTEGOR : Quelles sont les types d’agressions « à la mode » en ce moment ?
P.B. :
Les agressions les plus courantes sont les vols à l’arrachée. Dans ce cas, il est assez rare de pouvoir réagir à temps, et surtout les victimes sont en général des personnes vulnérables telles que des jeunes filles ou des touristes étrangers. Les vols à la tire sont courants également, les pickpockets profitent de l’affluence de badauds certains jours et de la promiscuité notamment dans les transports en commun pour effectuer leurs larcins. Il s’agit de professionnels parfois âgés d’une douzaine d’années et dans ce cas, la victime ne se rend généralement compte du préjudice que bien plus tard. Pour éviter ce genre de désagrément, il est fortement conseillé de prendre ses dispositions avant en ne tentant pas les voleurs : éviter de téléphoner avec son portable dans la foule, fermer son sac à main et le tenir près de soi autant que faire se peut, exclure les poches extérieures de ses vêtements pour ranger les objets de valeur.
Les agressions gratuites sont très rares et souvent le fruit de personnes instables psychologiquement. Il y a eu quelques cas de coups de couteaux par des personnes de passage sur des badauds. Ce genre d’agression ne prévient pas et il n’est pas possible de s’en protéger. Mais le risque de croiser le chemin d’un fou dangereux armé et qu’il s’en prenne à soi est infiniment moins élevé que d’avoir un accident de la route.

Bien qu’il ne s’agisse pas d’agression à proprement parler je souhaite vous communiquer deux méthodes de vol par ruse très en vogue actuellement assez élaborées. Les deux méthodes sont effectuées par deux individus minimum.
– La première est dite du « judoka » ou du « footballeur ». Le premier individu s’approche de vous en venant de face et vous parle en mimant une prise de judo ou effectue un jeu de jambes afin de faire diversion pendant que son comparse vous fait les poches.
– La seconde se déroule durant un retrait d’espèces en distributeur automatique de billets (DAB). Vous venez de taper votre code et de choisir le montant à retirer. Deux individus s’approchent de vous de chaque côté. L’un d’eux pose sur le DAB une chemise cartonnée avec une feuille comportant des inscriptions et subtilise les billets qui viennent de sortir en passant sa main dessous pendant que le second vous parle simultanément. Cette action est très rapide et il arrive que des victimes ne se rendent pas tout de suite compte du préjudice, laissant le temps aux auteurs de prendre la fuite. Pour les victimes les plus réactives, la supériorité numérique des voleurs empêche toute rébellion. Parfois les auteurs ayant visualisé le code de la carte bleue la subtilise également.

PROTEGOR : D’après tes échanges avec les « anciens » du quartier, constatent-ils une évolution des mœurs des malfaiteurs ?
P.B. :
La délinquance sur le secteur du Forum des Halles a évolué. Les trafics illicites implantés sont beaucoup moins nombreux depuis quelques années, c’est le fruit d’une présence policière constante et relativement efficace. Les malfaiteurs ne sont pas moins ni plus dangereux qu’avant. Ils sont moins nombreux et plus mobiles. Il s’agit de délinquance « de passage ».

PROTEGOR : Y a-t-il des endroits en particulier que tu recommandes d’éviter, car il vous y est très difficile d’assurer la sécurité ? (dédale de couloirs, complexité d’approche, etc.)
P.B. :
Le Forum des Halles et ses jardins n’ont pas de secret pour les fonctionnaires de police qui y travaillent quotidiennement depuis des années. La coopération entre forces de police et agents de sécurité privée du Forum est telle qu’aucune zone du quartier n’est laissée pour compte. Le quartier compte en permanence plusieurs dizaines de policiers sur le terrain prêts à intervenir au moindre appel et patrouillant à pied, en rollers et en VTT. Sans compter les agents de sécurité privée exclusivement présents dans l’enceinte même du Forum des Halles.

PROTEGOR : Pour pouvoir assurer ta propre sécurité au quotidien, as-tu des équipements personnels en plus de ce que peut te fournir le Ministère de l’Intérieur ?
P.B. :
Heureusement ou malheureusement, l’administration ne permet pas le matériel personnel de défense en service.
Certains services de la Brigade de Police de Quartier sont plutôt privilégiés en matériel d’intervention. Ils possèdent, en plus des courants tonfa (bâton de police à poignée latérale) bâtons télescopiques et bombes de gaz ou gel CS grands modèles, des TASER et des FLASHBALL.

PROTEGOR : Quand tu n’es pas en service, et en civil donc, quels sont tes EDC (« every-day carry »), et sur quoi comptes-tu pour ta sécurité ?
P.B. :
Le Ministère de l’Intérieur peut fournir une bombe lacrymogène CS petit modèle. Je ne m’en sépare jamais mais suis également équipé de matériel personnel discret qui restera confidentiel. Les fonctionnaires de police ont le choix de rentrer avec leur pistolet administratif de dotation personnelle. Choix que je n’ai pas fait. Comme toute chose, je crois qu’il faut relativiser : nous sommes quotidiennement confrontés à une petite ou moyenne délinquance, plus rarement à des faits plus graves. Mais c’est notre fonction qui veut cela, et en tant que citoyen lambda lorsque la fin de service est arrivée, même si notre sens policier reste en éveil, il est très rare d’être confronté à une agression. Comme tu le dis très justement dans le guide PROTEGOR, il s’agit de trouver son propre équilibre pour vivre en sérénité sans verser dans la paranoïa ou à l’inverse dans l’inconscience.

PROTEGOR : As-tu des conseils de sécurité personnelle à prodiguer aux lecteurs de PROTEGOR ?
P.B. :
Toujours éviter de tenter le diable en ne manipulant pas ostensiblement un objet de valeur. La meilleure des défenses est de faire en sorte de ne pas donner renvoyer une image de victime aux délinquants, qui agissent comme des prédateurs et sont à l’affût de victimes potentielles. Si malheureusement la confrontation est inévitable, je conseillerai de surprendre l’assaillant qui n’est généralement pas habitué aux rébellions. Crier pour alerter d’éventuels témoins, et fuir rapidement si cela est possible. Si, à l’inverse vous pensez pouvoir gérer la situation ou ne pas avoir le choix, pensez surtout à mémoriser son visage ou toute information qui pourrait être utile à son interpellation ultérieure (description physique et vestimentaire, plaque d’immatriculation, modèle et couleur pour un véhicule).
Enfin, dès que le danger immédiat est passé, appelez le 17 pour une intervention en urgence des services de police ou gendarmerie en expliquant clairement : les raisons de l’appel, le lieu où vous vous trouvez et toutes autres informations que vous jugerez utiles.

Merci Philippe !

(*) à la demande de notre invité, son nom a été modifié